L’Union européenne avance enfin sur le dossier RENURE (Recovered Nitrogen from Manure), ces engrais issus du recyclage des effluents d’élevage. Après des années de débats techniques et environnementaux, un accord majeur a été trouvé en septembre 2025 au sein du Comité Nitrates de l’UE. Objectif : permettre aux États membres d’utiliser des engrais RENURE au-delà des limites actuelles fixées par la directive Nitrates. Mais où en est réellement le texte ? Que va-t-il changer pour les agriculteurs ? Et quand ces produits pourront-ils être utilisés en France ou ailleurs ? On fait le point en quatre étapes clés.
L’état des lieux des engrais RENURE dans l’Union européenne
Les engrais RENURE sont au cœur d’un enjeu majeur : fermer le cycle de l’azote en agriculture. Aujourd’hui, la directive Nitrates (91/676/CEE) limite l’apport d’azote issu des effluents d’élevage à 170 kg N/ha/an dans les zones vulnérables. Même lorsqu’ils sont traités (séparation de phase, stripping, osmose, etc.), ces produits sont encore considérés comme des “effluents” et non comme des engrais minéraux.
- Les agriculteurs ne peuvent pas remplacer leurs engrais chimiques par des produits issus du recyclage.
- Les stations de traitement du lisier ou du digestat voient leur valorisation limitée.
- L’économie circulaire des nutriments peine à se développer.
Le concept RENURE, développé par le Centre Commun de Recherche (JRC) de la Commission européenne, vise à définir des critères permettant de reconnaître ces produits comme sûrs et performants :
- proportion élevée d’azote minéral ;
- faible risque de lessivage ;
- absence de contaminants (métaux lourds, pathogènes, etc.).
L’enjeu est double : réduire la dépendance aux engrais azotés de synthèse (issus du gaz naturel) et mieux valoriser les effluents d’élevage dans une logique circulaire.
Les nouveautés de septembre 2025 : un vote historique du Comité Nitrates
Le 19 septembre 2025, les États membres ont donné leur feu vert à la proposition d’amendement de la directive Nitrates portée par la Commission européenne. Ce vote ouvre la voie à une dérogation encadrée pour l’usage des produits RENURE.
Ce que prévoit le texte
- Les États membres pourront autoriser jusqu’à + 80 kg N/ha/an d’engrais RENURE en plus des 170 kg issus de déjections animales.
- Seuls les produits répondant à des critères précis de qualité (composition, origine, traçabilité) seront concernés.
- Les procédés comme la struvite, les sels ammoniacaux ou les concentrés minéraux sont explicitement mentionnés.
- Cette dérogation reste optionnelle, chaque pays étant libre de la transposer ou non.
La Commission salue une avancée vers une agriculture plus circulaire et autonome, alors que plusieurs ONG environnementales (EEB, EurEau) dénoncent un “risque de relâchement” des contraintes environnementales. Le débat reste donc ouvert entre transition écologique et préservation des eaux.
La période d’examen et l’adoption du texte européen
Le vote de septembre ne marque pas la fin du processus : le texte entre maintenant dans une période d’examen de trois mois par le Parlement européen et le Conseil de l’UE. Durant cette phase, ces institutions peuvent approuver le texte tel quel ou formuler des objections (notamment sur les plafonds ou la définition des produits RENURE).
Si aucune objection n’est déposée, la Commission pourra adopter officiellement l’amendement et le publier au Journal officiel de l’Union européenne, possiblement au premier trimestre 2026. Ce calendrier dépendra du consensus politique, encore fragile dans plusieurs pays du Nord et d’Europe centrale.
La transposition nationale : une mise en œuvre à géométrie variable
Une fois adoptée, la mesure devra être transposée dans chaque législation nationale. Autrement dit, les États membres volontaires devront modifier leurs programmes d’action nitrates, adapter leurs règlements régionaux sur les apports d’azote et définir les conditions de contrôle et de certification des produits RENURE.
En France, cette adaptation impliquera probablement une révision du programme d’action national Nitrates et des arrêtés régionaux, afin d’autoriser certains produits RENURE tout en garantissant la protection des eaux souterraines. Les premières autorisations pourraient donc voir le jour entre 2026 et 2027, selon la rapidité de la transposition et les discussions entre le ministère de l’Agriculture, les agences de l’eau et les chambres d’agriculture.
Quels impacts pour les agriculteurs européens ?
L’évolution du cadre RENURE pourrait transformer en profondeur la gestion des fertilisants à l’échelle du continent. Voici les grands effets attendus :
💧 Plus d’autonomie azotée : les éleveurs et méthaniseurs pourraient valoriser leurs effluents transformés localement au lieu d’acheter des engrais minéraux importés.
♻️ Moins de gaspillage et plus de circularité : les flux d’azote seraient mieux redistribués, limitant les excédents dans les zones d’élevage intensif et améliorant la durabilité du système agricole.
⚖️ De nouvelles obligations de traçabilité : les États membres devront garantir la qualité, la certification et la transparence des produits RENURE mis sur le marché.
🌍 Un tournant stratégique pour la souveraineté agricole : en période de tension sur les engrais et l’énergie, cette réforme place l’Europe sur la voie d’une fertilisation circulaire, plus résiliente et moins dépendante des intrants fossiles.
En résumé
Le feu vert du Comité Nitrates en septembre 2025 est une étape décisive pour les engrais RENURE. Mais tout reste à faire : adoption officielle, transposition nationale et mise en œuvre concrète dans les fermes. D’ici 2027, les produits RENURE pourraient bien devenir un nouvel outil clé de la transition agroécologique européenne.
Pour aller plus loin
- Communiqué officiel de la Commission européenne (19 septembre 2025)
- Texte de l’amendement proposé à la directive Nitrates sur EUR-Lex
- European Sustainable Phosphorus Platform – analyse des mesures RENURE
- EEB – Position des ONG environnementales européennes
- Projet NutriBudget – vers une gestion circulaire des nutriments
- Bioenergy International – réactions du secteur bioénergétique