Commerce agroalimentaire : la France face à un déficit historique

  • Mis à jour : 27 Novembre 2025   |   Publié : 27 Novembre 2025
  • Temps de lecture : 1 minutes
Commerce agroalimentaire : la France face à un déficit historique

La France, longtemps considérée comme une puissance agricole exportatrice solide, traverse en 2025 une situation inédite : son commerce extérieur agroalimentaire pourrait être déficitaire pour la première fois depuis près d’un demi-siècle. Après des années de fragilisation progressive, la tendance se confirme : flambée des importations, contraction des exportations, coûts de production élevés, concurrence internationale agressive.

Cette bascule historique interroge directement la souveraineté alimentaire du pays et met en lumière les mutations profondes à l’œuvre dans les filières agricoles et agroalimentaires.

Un déficit qui s’installe au fil des mois

Selon les données consolidées entre janvier et septembre 2025, le solde agroalimentaire français affiche un déficit d’environ –351 millions d’euros. Plusieurs mois consécutifs sont passés dans le rouge, y compris sur des produits historiquement excédentaires comme certains céréales, produits laitiers transformés ou préparations alimentaires.

Les raisons sont multiples :

  • baisse de la compétitivité des produits français ;
  • recul de certains marchés export ;
  • volatilité des prix internationaux ;
  • montée des importations, notamment de produits transformés ;
  • coûts de production structurellement plus élevés en France que chez ses concurrents.

L’excédent agroalimentaire, autrefois pilier de la balance commerciale nationale, se fissure progressivement.

Des causes structurelles plus profondes qu’un simple choc conjoncturel

La dégradation ne s’explique pas uniquement par la conjoncture de 2024-2025. Plusieurs tendances de fond convergent et fragilisent le modèle agroalimentaire français.

Une concurrence internationale de plus en plus agressive

Des pays comme l’Espagne, les Pays-Bas, l’Allemagne ou, hors Union européenne, le Brésil, la Nouvelle-Zélande ou les États-Unis gagnent des parts de marché sur de nombreux segments : fruits et légumes, laitages, viandes, céréales et produits transformés. Ils bénéficient souvent de coûts de production plus faibles et d’outils industriels très compétitifs.

Une hausse continue des importations

La France importe davantage de denrées qu’auparavant, notamment :

  • des produits transformés à forte valeur ajoutée ;
  • des fruits et légumes frais ;
  • des viandes de volaille et de porc à bas prix ;
  • des produits céréaliers transformés.

Cette montée des importations réduit mécaniquement la part de marché des produits français, y compris sur le marché intérieur.

Un coût de production parmi les plus élevés d’Europe

Normes environnementales, charges sociales, prix de l’énergie, intrants : l’agriculture française supporte un niveau de coûts supérieur à celui de nombreux concurrents. Si ces exigences sont un atout en matière de qualité et de durabilité, elles pèsent sur la compétitivité à l’export.

Une perte de compétitivité sur les produits transformés

Les filières françaises peinent également à rivaliser sur les produits agroalimentaires à forte valeur ajoutée, segment pourtant stratégique pour l’exportation. L’écart se creuse avec des pays ayant massivement investi dans la transformation, le marketing et les marques.

Un risque réel pour la souveraineté alimentaire française

Un déficit agroalimentaire ne signifie pas une crise alimentaire immédiate, mais il révèle des vulnérabilités structurelles importantes pour la souveraineté alimentaire.

Dépendance croissante aux importations

La France dépend de plus en plus de pays tiers pour des produits essentiels : protéines animales, fruits et légumes, produits transformés. Cette dépendance réduit la maîtrise nationale sur la qualité, la traçabilité et les prix.

Fragilisation des filières nationales

Une balance commerciale dégradée reflète une filière sous tension : marges insuffisantes, baisse de compétitivité, décapitalisation des exploitations, retards d’investissement dans les outils de transformation.

Moindre résilience des territoires agricoles

Lorsque la production locale recule, certains territoires deviennent moins attractifs pour les porteurs de projet, les jeunes agriculteurs ou les industries de transformation. La capacité de résistance face aux crises s’en trouve diminuée.

Vulnérabilité face aux crises géopolitiques

Une forte dépendance aux importations expose davantage le pays aux chocs extérieurs : tensions géopolitiques, crises logistiques, fluctuations des prix mondiaux.

C’est toute la question du « made in France » alimentaire qui se retrouve posée.

Quelles stratégies pour inverser la tendance ?

La situation n’est pas irréversible. Plusieurs leviers peuvent redonner de la compétitivité et de la résilience aux filières françaises, à condition d’être activés de manière cohérente à l’échelle des exploitations, des filières et des territoires.

Relocaliser la transformation

Remonter la chaîne de valeur, à l’image des amidonneries, laiteries ou outils régionaux modernisés, permet de mieux valoriser la production locale et de capter davantage de valeur sur le territoire.

Investir dans la modernisation agricole

Mécanisation performante, technologies bas carbone, irrigation raisonnée, sélection variétale, outils d’aide à la décision : le rattrapage de productivité est un enjeu clé pour rester compétitif tout en répondant aux attentes environnementales.

Encourager la diversification des exploitations

Maraîchage, légumineuses, agroforesterie, circuits courts, vente directe : la diversification des systèmes de production permet de lisser les risques, d’élargir les débouchés et de renforcer la résilience économique des fermes.

Réduire la dépendance aux intrants importés

Engrais, énergie, aliments du bétail, composants chimiques : chaque dépendance rend la filière plus vulnérable. Réduire ces dépendances, développer des alternatives locales et optimiser les usages est un enjeu stratégique.

Renforcer la montée en gamme et la valeur ajoutée

Traçabilité, segmentation, signes de qualité, produits premium, transformation locale : l’avenir de l’export français repose sur la qualité, l’histoire des produits et la différenciation plutôt que sur le volume seul.

En conclusion

Le déficit agroalimentaire français de 2025 n’est pas un simple épisode comptable : il symbolise une mutation profonde des équilibres agricoles et alimentaires. Pour la première fois depuis des décennies, la France doit affronter la réalité de sa dépendance croissante aux importations.

Cette situation peut être lue comme une alerte, mais aussi comme une opportunité : celle de repenser les modèles, d’investir dans la transformation locale, de réarmer les filières stratégiques et de renforcer la souveraineté alimentaire du pays. La question n’est plus seulement de produire, mais de mieux produire, mieux transformer et mieux valoriser.


  • Cyril Combes Cyril Combes, Rédacteur chez Agryco
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